jeudi 8 mai 2014

"Aime le bon rock" ?

C'est en tout cas ce dont je me gargarise à gauche du présent message. Mais qu'est-ce donc que le bon rock selon ce prétentieux élitiste de Thomas Darell ? Dans la foulée de mon post précédent, où je me limitais à 4 bouquins essentiels, je me suis dit qu'il serait plaisant (du moins pour moi, après rien ne vous oblige à me lire, évidemment) d'également lister quelques disques qui m'ont "formé". Non seulement cela vous donnera peut-être des idées de merveilles à découvrir si vous êtes en manque, mais aussi cela me permettra de remplir un peu ce blog sans pour autant me la péter avec mes écrits ...

Alors, sans ordre particulier :

'Doolittle' des Pixies, évidemment. De la ligne de basse de 'Debaser' aux cris de 'Gouge Away', il n'y a absolument rien à jeter. Sans les Pixies, difficile d'imaginer à quoi auraient ressemblé les années 90, musicalement parlant. L'humour, la rage, l'inventivité, le charme même (alors qu'ils ne sont pas franchement ce qu'on pourrait appeler sexys), les paroles étranges de Frank Black ... Un must !



'Split' de Lush, parce que je suis tout de suite tombé amoureux fou de la belle Miki, d'abord, puis parce que les joutes vocales avec son amie guitariste Emma sont à tomber sur cet album, et que j'ai écouté cent fois ces chansons dans le noir de ma chambre (essayez de ne pas avoir avoir la gorge nouée en écoutant vraiment - pas en bête fond sonore - des plages comme 'When I Die' ou 'Desire Lines')...




'Ask Me Tomorrow' de Mojave 3. Pareil pour ce qui est des harmonies vocales, cette fois entre Neil Hasltead et Rachel Goswell. Dépouillé, lent, planant, ce disque est la version non-électrique de ce que ces deux-là proposaient avec Slowdive, leur groupe précédent. Haunting et sublime.




'Before Hollywood' des Go-Betweens, parce que c'est le disque - le titre en atteste - où les trois de Brisbane ont compris qu'ils ne seraient jamais de grandes stars. Ce disque mérite sa place dans mon classement pour le formidable 'Cattle and Cane' ainsi que pour cet humour noir cher à Robert Forster.



'Wish' de Cure, parce que c'est l'un des disques que j'ai le plus écouté en heureuse compagnie, chacun avec un écouteur fiché dans l'oreille, et que Robert Smith comprenait tout de ce que l'on vivait à cet âge.

'Let's Get Out Of This Country' de Camera Obscura, pour la voix de Tracyanne Cambell, les arrangements sixties, la mélancolie, la perfection pop. L'album de rêve pour tomber amoureux ou pour savourer une rupture.



"Flourish Perish' de Braids, parce que ces Canadiens nous ont sorti l'an passé un disque aussi essentiel que le premier Arcade Fire ou, soyons fou, 'Ok Computer' de Radiohead. Les médias n'ont pas relevé, évidemment, mais c'est parce qu'ils n'y connaissent rien.


'Magical Mystery Tour' et 'Rubber Soul' des Beatles, parce que sans être un grand fan des quatre de Liverpool, il s'agit de deux disques immenses où se trouvent mes chansons favorites : Strawberry Fields Forever, Norwegian Wood, Penny Lane, I Am The Walrus, Girl, Nowhere Man, In My Life ...

Et c'est tout, sinon c'est parti pour trois pages !

vendredi 2 mai 2014

Quatre bouquins sans lesquels je n'aurais jamais noirci la moindre page

Mercredi soir, je me suis rendu, sur l'invitation de ma bibliothèque favorite (Auderghem, pour leur faire un peu de publicité au passage), à une rencontre avec l'écrivain de polar Paul Colize. L'idée était de lui laisser carte blanche pour qu'il puisse nous présenter quelques uns des romans et auteurs l'ayant influencé avant et au long de sa carrière de romancier. Pour moi qui suis toujours avide de découvertes en la matière, c'était évidemment à ne pas rater, et bien m'en a pris car il était bien sympathique, ce Paul Colize, et cela m'a permis de repartir avec ma petite liste de bouquins à prochainement chercher en seconde main ("Le Choix de Sophie" de Styron et "Le Dernier Lapon" d'Olivier Truc, notamment).

Du coup, il me vient aujourd'hui l'idée d'également lister quelques-uns de mes romans clé, ceux qui m'ont, comme on dit vulgairement, "laissés sur le cul" et me déprimeraient si d'aventure il me prenait l'idée saugrenue d'un jour vouloir comparer ma prose à la leur. De la sorte, non seulement cela vous donnera peut-être à votre tour des idées de lecture, mais si j'ai un de ces quatre la chance de publier et de devoir me plier au même exercice que Mr Colize mercredi, hé bien il ne me restera plus qu'à venir m'inspirer de cette page !

Alors le premier bouquin que je vais mettre à l'honneur, il s'agit de "Vurt" de Jeff Noon, auteur britannique pas très connu en francophonie. Je ne vais pas raconter en détail de quoi il s'agit (sachez juste qu'il s'agit de junkies à la recherche de plumes qui donnent d'étranges visions et sensations lorsqu'on les "sirote"), mais ce livre m'a complétement scié de par son inventivité, son rythme incroyable, les sensations de couleurs et d'odeurs qu'il arrive à transmettre. D'autres romans de Noon sont tout aussi recommandables (Pixel Juice, Needle in the Groove, Pollen notamment), mais cette première lecture, quelle sérieuse claque, mes aieux ! (D'ailleurs, rien que d'écrire ces quelques mots, j'ai envie de m'y replonger. A noter que la traduction française, si elle fait ce qu'elle peut, semble être très inférieure à l'original ... Pour en savoir davantage : http://littexpress.over-blog.net/article-34132701.html)





 Autre claque : "La Forteresse de Solitude" de l'américain Johnathan Lethem. Un pavé d'une intensité et d'un lyrisme à tomber. Au contraire du précédent, je dois avouer avec honte avoir dû laisser tomber la VO, vu le niveau d'anglais trop élevé, et avoir dû me rabattre sur la traduction française histoire de savourer pleinement la chose. Je vais être paresseux et piquer un résumé tout fait sur un autre site : "Dylan a cinq ans lorsque ses parents s'installent à Brooklyn. Ce sont les seuls Blancs du quartier. Son père, Abraham, un peintre conceptuel, passe ses journées dans son atelier. Sa mère est une gauchiste persuadée qu'il n'y a rien de tel que grandir dans la rue. Dylan apprend peu à peu les règles du quartier. Mais ce petit garçon blond et timide reste isolé parmi les gamins noirs et portoricains. Jusqu'à ce que Mingus s'installe près de chez lui. Elevé par son père, une pop-star oubliée accro à la cocaïne, Mingus est métis. Il prend Dylan sous son aile, le protège, l'initie aux comics, au graffiti, et plus tard au hip-hop, à la soul et la drogue. L'un est blanc, l'autre noir. Tous deux sont seuls dans cette ville dangereuse comme une forêt de conte de fées. Forteresse de solitude est un livre sur l'enfance, le souvenir et la rédemption. C'est aussi une fresque de l'Amérique de la rue, depuis les années 70 où le choix de chaque vêtement, chaque disque, chaque mot est un acte politique dans la guerre larvée pour la conquête du quartier, jusqu'aux années 2000 où plus rien ne compte." IMMENSE.

Numéro 3 à présent. Lorsque je terminais d'écrire "Noémie met les voiles", le tome 6 d'une sacrée BD, "Locke & Key", m'est enfin arrivé par la poste. Le scénario de "Locke & Key", on le doit à Joe Hill, qui n'est, figurez-vous, autre que l'un des fils de Stephen King himself. Sans surprise, il est donc question de hantises et de forces démoniaques, mais aussi et surtout du portrait d'une famille devant faire face à l'adversité ainsi qu'à elle-même. Ajoutez-y une inventivité débordante, des dessins surprenants au début puis, une fois qu'on s'y est fait, à couper le souffle, et une vraie intelligence scénaristique qui permet aux auteurs de fournir en cours de route une explication à chacun des mystères soulevés dans les tomes précédents, sans lourdes démonstrations pour autant. Brillant, fascinant, un brin roublard et totalement haut de gamme pour de la bd ricaine !



Un "petit" dernier car c'est déjà assez long ainsi : "Fahrenheit 451" de Ray Bradbury. Faut-il vraiment expliquer pourquoi ? Non seulement l'ami Ray nous a prédit avec 40 ans d'avance les écrans plasma géants, les ear plugs, les voitures auto-pilotées, les publicités omniprésentes, les communications à distance sans fil, l'isolement des humains bourrés d'informations devant leur écran... Visionnaire, usant (abusant, diront certains) de magnifiques métaphores, ce roman est une œuvre de résistance plus que jamais d'actualité.




(Sans entrer dans le détail, citons aussi Fredric Brown, génial auteur de polars à l'ancienne avec bimbos et cigares, excellentes intrigues et humour omniprésent ; "Kafka sur le rivage" et encore mieux selon moi, "Chroniques de l'oiseau à ressort" d'Haruki Murakami (une évidence, mais difficile de ne pas le citer...); "Demande à la poussière", le plus beau John Fante ; "L'employé" de Jacques Sternberg ; "Steppenwolf" d'Hermann Hesse, "Nouvelles de l'anti-monde" de Georges Langelaan (un des premiers recueil "sérieux" que j'ai lu) ; "100%" de Paul Pope; "La Traversée de l'été" de Truman Capote ; etc etc !)

samedi 22 mars 2014

Over !

Juste un mot pour dire que le roman est terminé (Le mot "FIN" a été tapé, en tout cas), même s'il devra hélas encore subir beaucoup de relectures et modifications en tenant compte des avis des uns et des autres. Un très très grand merci à Claudine, Véro, Benoît, Peter et Daniel s'ils passent par ici, d'ailleurs (en attendant les autres) ! Le texte semble bien fonctionner en terme de rythme, de "suspense", de crédibilité des personnages et des situations, donc l'expérience est plutôt positive jusqu'ici ...

"Noémie met les Voiles" (titre provisoire mais potentiellement définitif) a pour thème principal l'évolution d'un personnage (Noémie, donc) qui ne sait trop si elle doit s'acharner ou renoncer, fuir ou faire face. La fin ne plaira sans doute pas à tout le monde, mais tant pis ! J'ai beau retourner cela dans tous les sens, je n'en vois pas de plus appropriée.

Reste le pire du travail désormais : pondre un résumé un minimum accrocheur, sélectionner de potentiels éditeurs, rédiger des lettres d'accompagnement, etc. POUAH :)

En hommage à "Rusty" l'écureuil, l'une des stars de ce roman

Mon autre actualité, sinon, c'est que j'ai cette année eu le plaisir de me retrouver en séance dédicaces à la Foire du Livre de Bruxelles, oui Monsieur, cela dans le cadre du recueil de nouvelles de l'Asbl Novelas où se trouve ma nouvelle "L'été de la grande sécheresse". Ce fut un moment sympathique, et je remercie encore Stephan Van Puyvelde de Novelas pour l'initiative.

Tout aussi plaisant même si cela n'a rien à voir avec l'écriture : j'ai quelque jours plus tard trouvé un "authentique" gant Freddy Krueger en rue ! It made my year, sérieusement !

 

mercredi 8 janvier 2014

Publication

Plus rien depuis le 6 juillet, déjà ?! Holy cow ! Il est grand temps d'y remédier, même si c'est pour du réchauffé déjà publié sur Facebook : le mois dernier (novembre, donc) a vu la parution du recueil "Les Mots en Héritage" du très dynamique Stephan Van Puyvelde de l'association Novelas. S'y trouve, parmi d'autres gemmes du même calibre, ma nouvelle "L'Eté de la Grande Sécheresse" ...

Stephan a également convoqué des illustratrices et -teurs pour synthétiser en un dessin le contenu de chaque nouvelle, et force est de constater que le tout "donne" sacrément bien !

Le recueil est disponible en s'adressant directement à Stephan via la page Facebook de Novelas, et vous pouvez également lire ma nouvelle dans mon petit recueil en pdf en haut à droite de ce même site.

Merci de me lire, et je vous souhaite une sympathique année à venir, tant qu'à faire !

 Illustration d'Alexis Dourdine

samedi 6 juillet 2013

Recyclage


Comme prévu, le roman s'inspire de mes petits voyages ...

Noémie : " Un peu plus tard encore, me voila peinant à grimper la même côte, désormais au cœur d’un blizzard apparu en un claquement de doigts. Chaque fois que je relevais le visage dans l’espoir d’enfin apercevoir le sommet, une rafale de grêle venait me punir d’une gifle dans la face. On n’y voyait pas à dix pas, de toute manière, la faute à cette brume de malheur. Le plus perturbant lorsqu’on est pris dans le blizzard, si vous avez déjà remarqué, c’est cette impression de ne jamais avancer d’un pouce, peu importe le temps et les efforts. Tout s’uniformise autour de vous et vous ne verriez même pas la différence si on remplaçait soudain la route par une assiette de farine géante. Bref, pas d’autre choix que de marcher courbé en deux, les yeux vers la route, un pas après l’autre, avec la sueur qui vous inonde le cou, les bras, et finit par vous donner l’impression glauque d’avoir muté en une sorte d’attrape-mouches géant. "


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vendredi 28 septembre 2012

Je ne sais vraiment pas où je vais avec ça ...

Premier morceau de texte écrit en plus d'un an, hooray ! Hélas pour moi - vu comme je deviens vite obsédé par un récit dont je veux connaitre le dénouement - on dirait que je suis parti pour du long terme ...

" La première fois que j’ai cru revoir Rusty, l’écureuil d’Owen, j’étais allée pique-niquer au parc avec deux collègues férues de yoga. La décence voudrait-elle que je passe sous silence leur humour redoutable consistant à glisser, chaque fois que le climat le permettait, qu’elles sortaient prendre leurs « poses de midi » ? Probablement, mais peu importe.

Le temps qu’elles se mettent à leurs premiers étirements, j’avais peu à peu vu mon menton plonger de lui-même dans les pages de mon bouquin du moment, « Une Porte sur l’Eté » de Robert Heinlein si mes souvenirs sont bons, ou peut-être était-ce « Tender Is The Night » de Fitzgerald. C’est qu’en ce temps-là, allez savoir pourquoi, il m’était difficile de rester concentrée sur mon sujet, quel qu’il soit, plus de deux minutes d’affilée. Peu importait l’intérêt des anecdotes, l’urgence du travail à fournir ou la difficulté d’une recette, quelque chose en moi devait juger que rien n’en valait vraiment la peine, parce qu’aussitôt je perdais le fil au profit d’un pivert dans le jardin ou d’une bande dessinée en solde sur le net. Une amie de ma mère, qui avait trop lu Dolto et consorts, voulait mettre cela sur le compte du libre arbitre d’un inconscient trop longtemps refoulé, ou autre connerie du genre. Mais mon point de vue à moi, c’est que je me désagrégeais jour après jour, juste comme n’importe qui d’autre sur cette planète, et qu’il n’y avait pas de quoi en faire un plat.

Chez mes collègues Beth et Laura, en revanche, aucun souci de concentration à déplorer. Il fallait les voir dans leurs postures alambiquées, respiration régulière, pas un muscle qui ne frémisse, insensibles - ou feignant de l’être – à l’agitation habituelle du parc. Ce qui ne manquait jamais de m’impressionner, c’était la façon dont l’une et l’autre s’y prenaient pour éviter que leur tee-shirt ne leur tombe sur le visage chaque fois qu’elle se retrouvaient la tête en bas. Utilisaient-elles une ceinture abdominale en velcro, de l’amidon à forte dose ? Vraiment, je n’en avais pas la moindre idée.

Juste avant que Rusty n’entre en scène, Beth m’a tirée de ma torpeur en proposant de m’initier à quelques mouvements de base, à quoi je me suis empressée de répondre par une grimace gênée qui signifiait en substance : « Oh, non merci ! Tu sais bien que je suis trop timide pour m’exhiber ainsi au milieu de tout le monde ! » et elle a aussitôt laissé tomber. Du haut de ses vingt-deux ans, Beth n’en est pas moins directrice – par alliance, mais tout de même – de l’agence de voyage dans laquelle je bossais à l’époque, si on peut appeler ça ainsi. Son grand plaisir dans la vie, en dehors de fourguer de la pyramide et des pirogues aux petits vieux, c’était de voir les quatre employées sous ses ordres former une belle famille unie, sans secrets, rancunes ou jalousies, tout ça. On s’invitait donc souvent les unes les autres pour un repas à domicile, et il arrivait aussi que nous passions le week-end ensemble à sauter dans les arbres ou descendre des rapides en kayak, vous voyez le genre. Pour autant, personne à ma connaissance n’a jamais osé lui avouer à quel point elle pouvait être cruche, quand elle s’y mettait. Pas une mauvaise personne, hein ! Mais rien que les encadrements de ses caniches nains au bureau, seigneur … On pouvait y voir Emeraude sous son ombrelle japonaise, Bijou partageant une crème glacée avec sa maîtresse, Reggie dans son petit manteau en poil de lama certifié, Emeraude encore, posée sous une cloche de verre telle une véritable pierre précieuse ou un fromage. Moi je m’en fichais, à vrai dire. Pour ce que ça changeait, elle aurait tout aussi bien pu les photographier en action avec des boucs en rut, ses molosses.

Mais je m’égare déjà, revenons au parc et à l’apparition de Rusty.
Ce mois d’août-là, on traversait une canicule rare pour la région, ce qui n’empêchait pas de nombreux joggeurs de sillonner les allées en suant et soufflant pire que les oies du Capitole. Il y avait des petits vieux à l’air sévère et concentré, de jeunes loups en short moulant, quelques bonnes femmes replètes entre deux âges, comme on dit pour être poli. Tous s’en donnaient à cœur joie, exhibant leurs habits en fibres spéciales et leurs chaussures dernier cri. Quelques varices et bourrelets pour rendre le spectacle plus humain, aussi.
Bref, c’est à ce moment-là que Rusty est descendu tête la première d’un arbre non loin pour se dresser sur les pattes arrière et me fixer longuement, les narines frémissantes. Rien d’étonnant à ce que cela se produise au beau milieu d’un parc, vous me direz, sauf que l’animal avait la queue anormalement penchée vers la droite et qu’une de ses oreilles manquait à l’appel, résultat, je le savais, d’une rixe avec un félin dont Owen, son futur maître, l’avait tiré de justesse. J’en suis restée comme deux ronds de flan, jusqu’à ce que Rusty m’adresse un clin d’œil appuyé avant de disparaître sous un buisson.
« Une crampe, Noémie ? »
Laura, mon autre collègue, me fixait d’un air étrange, assise jambes écartées et joue sur le mollet. Beth a encore une fois mentionné quelque chose à propos du yoga, et il est vrai que je devais moi aussi avoir une drôle d’allure, genre cocker à l’arrêt, truffe en avant et gueule ouverte. Naturellement, il était hors de question de répondre quelque chose comme « Vous n’allez pas me croire : il y a un écureuil qui vient de me faire un clin d’œil ! », parce qu’alors elles m’auraient toutes deux conseillée d’arrêter la drogue, chose que je n’aurais pu supporter un jour pareil.
Comme sous hypnose, je me suis levée pour aller inspecter de près l’endroit où j’avais vu se faufiler Rusty. Je l’ai appelé à voix basse, mais en vain. Mes bras ne tremblaient pas, au contraire de mes pensées et souvenirs, où c’était le chaos généralisé. Trois années sans Owen, bon sang, trois années à subir réminiscences et échos à chaque coin de rue, chaque bateau de papier dans le caniveau. Au moins Rusty était-il réel, lui, rien à voir avec une projection de mon esprit. Comme ces deux-là, eux aussi, avaient été inséparables autrefois … Rusty avait son épaule de préférence, la gauche, et il fallait le voir narguer les matous depuis son perchoir ! Parfois, Owen faisait l’idiot à courir, danser ou virevolter sur la musique qu’il avait en tête, et c’était à peine si l’animal bronchait, tout au plus s’assurait-il une meilleure prise de ses petites griffes. Résultat, la veste et les chemises d’Owen étaient toujours trouées au même endroit, ce dont il se fichait pas mal, par ailleurs.
Quand j’en ai eu assez de passer pour une golfeuse en perdition à défricher les fourrés dans un sens puis dans l’autre, je suis retournée m’asseoir parmi mes collègues passablement intriguées. J’étais quelque peu stoned, il faut bien l’avouer. Pas du genre groggy ou hébétée, juste aérienne comme jamais. Dans mon esprit, il n’y avait pas la moindre inquiétude à l’idée d’avoir laissé passer ma chance, rien à voir avec un train que l’on arrive tout juste à toucher du bout des doigts avant la fin du quai. Même si j’aurais été bien en peine de l’expliquer, cette apparition inattendue de Rusty me semblait obéir à une logique infaillible, comme si le destin venait de me rappeler à lui pour me faire savoir qu’il n’en resterait pas là, cette fois.

vendredi 7 septembre 2012

Holy smoke, THAT long ?!

Vous vous souvenez des tamagoshis, ces espèces d'amulettes électroniques abritant une créature qui cassait sa pipe à moins qu'on ne l'alimente régulièrement ? De retour sur ce blog après plusieurs mois d'incativité, je me dis que j'ai du bol que Google/Blogspot compte sur moi pour continuer à générer du traffic à qui faire voir les pubs de ses partenaires !

Le fait est que j'aurais presque mérité de voir ce site viré sans ménagement, puisque même dans la vraie vie, je n'ai en effet pas écrit la moindre ligne depuis mon retour du Canada et la finalisation du découpage de la bd "L'Eté de la Grande Sécheresse" (affaire encore en cours, d'ailleurs). Pas davantage tenté de publier quelque vieillerie, ou de contacter le moindre éditeur. Ce n'est pas que j'aie connu une phase particulièrement glandeuse ou dépressive, juste que l'heure n'était pas à l'écriture, tout simplement ...

Début janvier 2012, cependant, alors que je me dirige sans grand enthousiasme vers l'agence pour l'emploi de mon quartier, je décide de rallonger quelque peu le trajet via d'engageantes ruelles tout en vieilles bicoques et vieux pavés branlants. Comme aurais-je pu deviner que cette déviation presque inconsciente allait déboucher sur un futur nouveau récit, dès lors que mon maudit (ou béni, c'est selon) troisième œil y "aperçut" un homme tout sourire oublié au fond d'un trou laissé béant par des ouvriers des eaux ou du téléphone, qui sait. Cet homme, je lui ai aussitôt imaginé des tenants et aboutissants à sa présence en ce lieu insolite : je le voyais bien, par exemple, incapable de se faufiler dans sa rame de métro habituelle pour cause de trop plein, décider de rentrer chez lui au hasard des rues, le nez en l'air pour mieux contempler les merveilles architecturales d'une ville qu'il croyait pourtant bien connaître, ne pas voir le trou s'approcher, y tomber, puis préférer rester au frais, hors factures, klaxons et clopes qui s'amoncellent dans le caniveau. Puis, c'est à Noémie que j'ai pensé, me disant qu'il pourrait s'agir d'une fille de la campagne montée en ville - comme chaque semaine - pour y retrouver son soupirant du week-end, et qui va elle aussi rencontrer cet ermite urbain, discuter le bout de gras, etc.

8 mois de notes nocturnes, principalement

Une semaine plus tard, je me réveillais pour griffonner une suite possible, au dos d'une vieille enveloppe de la Mutuelle ramassée au hasard. Le lendemain, je notais dans un sms que Noémie rencontrerait également une "fille à l'écureuil". A quel moment, où ? Mystère ! Puis - note suivante - : il sera question d'une quête. Et d'un iceberg. De fantômes gloutons, aussi. D'un grand-père bougon, sorte de Père Fourras en Alaska. Et d'une fille qui lisse ses cheveux pendant des heures dans un bus, d'un garçon qui lui en coupe ensuite une mèche à son insu, pour s'amuser. Des images, des paroles, comme une histoire oubliée qui revient peu à peu en mémoire, au gré de bouts de papier au pied du lit ...

Puisse le trajet en valoir la peine, et s'achever de mon vivant !

mercredi 7 décembre 2011

Une vieillerie qui ne me flanque pas trop la honte, pour changer

Rituel (nouvelle)

Les âmes meurtries ont ce don étrange,
parfois, de ramener les morts en ce monde le temps de les souiller davantage puis de les perdre à nouveau.

Elle, c'est Catatonie, ma nouvelle poupée humaine.

Je l'ai cueillie il n'y a pas vingt minutes sur le perchoir d’où elle et ses semblables, indolentes, dodelinaient de la tête au rythme de l'informe fond musical. Les heures menant à cette rencontre n’avaient été qu’une longue dérive d’une rue à l’autre, hagard, plus vraiment vivant ni déjà mort, disons entre deux eaux. C’est qu’avec tant de colère pour m’étourdir en permanence des tempes au cœur, comment parvenir à encore faire la distinction ? Chacun sa méthode pour refaire surface, faut croire : moi, je n’ai jusqu’à présent rien trouvé de mieux que de sortir m’acheter n'importe quoi de cher, sans réfléchir. Si je paie, c’est que je suis !

Darlène est partie comme une voleuse, un soir de février. Tout au long de l’allée traversant notre jardinet typique bungalow pour moins de trente ans à emploi précaire, il y avait ses pas imprimés dans la neige fraîche, en une piste à sens unique qui devenait boue dés le trottoir. Sa fuite avait eu beau s’amorcer depuis quelque temps déjà, je n’en cherchai pas moins un post-it ou note quelconque, un message sur le répondeur, un mot tracé au rouge à lèvres sur le miroir de la salle de bain. Mais elle n’avait laissé dans son sillage ni pourquoi, ni adieu, ni tu me manqueras. J'avais une fois de plus mal aux yeux, trop d’heures à pianoter le clavier du boulot, mais qu’y faire ? M’en faire greffer d'autres et courir le risque d’égarer les jolis sourires et battements de cils qui y flottent vaille que vaille ? Dans le doute, autant les garder.

Darlène disait que chaque larme versée était la rosée sous laquelle s’éveillerait le sourire du lendemain. A l’en croire, on ne plongeait jamais dans le désespoir que par facilité, pour éviter de devoir envisager des solutions peut-être plus pénibles encore. S’il n’y avait ses yeux vides et une bouche sans passion, les habits tristement bon marché - deux morceaux d’étoffe joints par une fermeture éclair géante qui la transforme en cosse à peine gracieuse -, Catatonie en serait le portrait fidèle. Il a suffi que je lui tende les mains pour qu’aussitôt elle me suive de la caisse enregistreuse jusqu’au parking, de là un court trajet en bon père de famille - surtout, ne pas attirer l’attention de par une conduite trop fougueuse - et nous voici au petit bois traversé par la Romance, où la version étudiante de ce qui fut jadis un couple heureux partageait naguère son repas de midi. Désormais, le sol y est jonché de canettes, bouteilles défoncées, capotes, un vieux parapluie rouge vif qui s'y meurt, échoué tel un albatros épuisé.

Catatonie ... Tu es la glace, et moi le feu. Une femme tronc dont je suis la sève. Ton visage est une banquise où coule et fond ma sueur. Tu es à moi, geôle ! Et mon sexe, ustensile fébrile de plomb brûlant, de réduire en copeaux ta carapace palpitante de mollusque hébété ! Déjà une lave de sang me coule du dos à l'estuaire des reins, comme ses ongles acérés me lacèrent. L’animal écume, au bord de l’indécision, il hoquette fiévreux, en une massue de désir brutal et aveugle ! Je la fends en deux, ma petite garce ! Le brasier s'étend avidement, ses paupières s'embrasent et ses cils, feu de broussaille, allument enfin son regard. Mes doigts, toujours plus rêches, s'enfoncent dans sa peau tiède pour à leur tour y creuser de profonds sillons sanglants, gestes répétés telle la formule magique me reliant à la Darlène d’autrefois, en une somme de quelques souvenirs flous ; Darlène qui fuit parce que je ne peux lui offrir le salut et ne me laisse d’autre choix que d’assouvir en d’autres ma soif d’elle. Je suis la mort, pour vous servir, et c'est la souffrance d'autrui qui me nourrit, leur déchéance et leurs affres qui m'abreuvent.

Catatonie brûle de tout son corps, à présent, et la poudre de sa peau coule sous la mienne, ciment de chair morte. Mélangeons nos cendres et partons en fumée au premier vent ! Vivons éternellement liés, dans la pluie et la terre de ce monde qui n'aura eu de cesse de nous vomir ! Un dernier cri comme l'âpre nectar me transperce, puis il n’y a plus que moi, haletant sous la pluie fine au bord de la Romance. Suis-je déjà vivant ou encore mort ? Quelle importance ?

Le mal aux yeux ne m'a pas quitté, si seulement je n'avais pas à ce point peur de perdre à jamais les jolis sourires et battements de cils qui y flottent vaille que vaille ...

mercredi 23 novembre 2011

Enfin un semblant d'activité !


Soyez rassurés (ou pas, c'est selon), le maître de ces lieux n'a pas encore mis la clé sous le paillasson ! Simplement, l'actualité littéraire n'est pas très remplie en ce moment, la faute à une recherche d'emploi et des formations tout azimut .... Sans compter le fait que j'ai surtout envie de travailler sur des récits de voyage en ce moment et que je préfère attendre une idée vraiment originale plutôt que de pondre un récit comme j'en ai déjà tant écrits. Mais les idées s'accumulent dans le carnet près de ma table de nuit, et l'envie est toujours bien présente !

Là où ça bouge vraiment, en revanche, c'est du côté de ma comparse Marion Duclos, qui se donne sans compter pour boucler le dossier de l'adaptation bd de ma nouvelle "L'été de la Grande Sécheresse". Il faut savoir que Marion et moi venons d'univers bd très différents et avons donc parfois dû "batailler" ferme - en tentant de garder notre ego à distance et dans le respect l'un de l'autre bien sûr - pour maintenir possible cette collaboration. C'est d'autant plus satisfaisant et enrichissant d'arriver à quelque chose dans ces conditions, je trouve ! Et c'est ainsi que j'ai le grand plaisir de dévoiler ci-dessous quelques unes des premières planches colorisées ...

(Pour rappel, la nouvelle évoque un gamin et son oncle qui embarquent à bord d'un voilier suite à la soudaine montée des océans du monde entier, tandis que la sœur préfère elle rester sur terre et attendre que la situation revienne à la normale)



ps : Si ça intéresse quelqu'un, les livres qui sont entre mes mains ou viennent de les quitter sont/étaient : le dernier volume de la Saga du Swamp Thing, toujours aussi beau et sombre (de plus en plus ésotérique aussi), Generation A de Douglas Coupland, qui démarre sur les chapeaux de roues, "Le Blé en Herbe" de Colette, un classique frais et touchant que je n'avais jamais lu (honte à moi) mais voila qui est réparé justement grâce à Marion, et la très belle bd Daytripper de Fabio Moon et Gabriel Bà.

lundi 22 août 2011

Recueil "Addictions (et autres plaisirs de la vie quotidienne)"


Voici une collection de courts textes écrits avec pour points communs le manque que ressentent ses personnages, et la manière dont ils vont le combler vaille que vaille. Ces nouvelles ont toutes été écrites au cours de l'année dernière et ont bénéficié, pêle-mêle, de la lecture (enfin!) du Désert des Tartares, d'une invitation pour un mariage à la campagne, de boulots déprimants, d'une pure cigogne d'Alsace, de péniches aperçues depuis le chemin de halage le long de la Meuse, d'une promenade au pays des Collines (vers Flobecq, quelque part par là), d'une célèbre chanson des sixties, de l'apparition récurrente d'un sympathique fantôme, des plaines glacées du Canada et de l'Alaska, de la série télé Dexter, des bd's de Jiro Tanigushi, de la rencontre avec une styliste de talent, des séances de cerf-volant à la Mer du Nord, et surtout, des amis qui cessent de l'être sans raisons apparentes ....

Un clic ici, et le recueil est à vous !

Enjoy ! Et merci d'être là !

ps : ces textes ont naturellement fait l'objet d'un dépôt auprès d'une société de droits d'auteur.

mercredi 17 août 2011

Je parle rarement de mon pays, alors que je lui dois tant !



Je ne sais pas comment ça se passe pour vous, amis auteurs du monde entier, mais quand il s'agit d'être soutenu par les instances culturelles belges, hé bien on peut toujours attendre ...

Loin de moi l'idée de chialer contre un système qui ne fait rien pour me porter vers des hauteurs pourtant amplement méritées - just kidding, je précise ! - mais il me faut bien reconnaître avoir jusqu'ici toujours eu affaire à des fonctionnaires vissés à leur chaise et peu disposés à suivre un jeune auteur sorti de nulle part !

Exemple l'an dernier ... Je force la porte du Service de la Promotion des Lettres de la Communauté Française de Belgique et y rencontre une dame fort sympathique dont j'espère soutirer quelques adresses d'auteurs reconnus qui pourraient, qui sait, être disposés à lire quelques lignes de mon roman pour avis voire soutien auprès de leur éditeur. Aussi, je me dis qu'il doit bien exister l'une ou l'autre bourse destinée à appuyer les démarches d'un jeune écrivain prometteur après examen minutieux de son travail ...

Mais penses-tu !

Il existe des programmes d'aide, certes, sauf que ceux-ci sont réservés aux auteurs DEJA publiés ! Franchement, quel intérêt ? De cette visite, je reviendrai avec deux entrées pour la Foire du Livre, toujours ça de pris :)

Quelques jours plus tard, je frappe à la porte de la Maison de la Poésie de la ville où je vis depuis quelque temps, Namur, nouvelles à la main. D'entrée, je la joue humble : "Je sais, le nom de votre association dit bien que je ne dois pas espérer grand chose avec mes textes en prose, mais peut-être pourriez-vous m'orienter vers d'autres associations ou auteurs qui pourraient me donner un coup de pouce ?" Cinq minutes plus tard, je suis renvoyé à la rue par une secrétaire revêche sous le prétexte que "Nous sommes occupés, on ne peut rien faire pour vous, allez voir ailleurs !" Rien à battre que j'ai emménagé depuis peu à Namur, pas le temps de gaspiller la moindre seconde pour lire ne serait-ce qu'un paragraphe ...

En fait, la seule aide sur laquelle compter quand on a la malchance d'écrire en Belgique, c'est chez les Canadiens et les Français qu'il faut aller la chercher !

lundi 15 août 2011

Mère est une chose que les voisins n’osent pas nommer (mini-nouvelle)


Ils sont tous ravis qu’on soit venu habiter le quartier, celà dit, parce qu’une fois par mois environ, elle se trouve prise d’une fringale telle que Père n’a pas d’autre choix que de lui cuisiner un vendeur porte-à-porte ou autre indésirable, seul mets qui lui cale vraiment l’estomac. Scouts farcis à la purée d’aubergine, gratin de maraîcher ambulant, témoin de Jéhova sauce Archiduc, il n’y a que l’embarras du choix ! Ce serait bien sûr un fameux coup de chance si nos proies se pointaient chaque fois en temps voulu, mais comme Père assure dans l’art d’accommoder au mieux les anciennes prises et que Mère les aime légèrement faisandés, tout le monde s’y retrouve. A commencer par Paul et moi, qui profitons souvent des restes pour rendre jaloux nos amis à la cantine !

(Un texte idiot, je sais ... J'en avais marre d'écrire des nouvelles de plusieurs pages, voila).

mercredi 10 août 2011

Une Nuit au Beez Kneez


(un "petit" texte pour le plaisir d'écrire autre chose que de l'amer et grinçant ...)

Il faut absolument que je vous parle d’un certain vendredi soir d’avril que je passai dans le Yukon, plus précisément à l’auberge Beez Kneez de Whitehorse. Drôle de nom d’ailleurs, pas vrai ? En anglais, l’expression signifie « le fin du fin », et s’il vous arrive d’un jour rôder par là, Nancy la tenancière vous en dira certainement ceci : « Mon mari et moi avions d’abord choisi « The Cat’s Ass », mais on a pensé que ça passerait mal dans les guides de voyage. Et puis, il faut bien avouer que la décoration en aurait souffert ! » Du menton, elle vous désignera alors les bibelots savamment disposés au salon : fauteuils rayés noir et beige, ruche porte-parapluies, pots de miel en guise de serre-livres, et ainsi de suite. Un décor sans doute un peu kitch, j’admets, mais d’une indéniable sympathie. Comme les abeilles, somme toute.

Moi, j’étais plutôt un grillon, à cavaler sans relâche de par les routes canadiennes en agitant pouce et pancartes. Ce jour-là en particulier, j’étais resté quelques heures en rade le long de la route vers Dawson City, sans rien trouver de mieux à faire que de danser dans la poussière pour passer le temps. Un seul lift de dix kilomètres depuis le matin, à six-cent bornes près on peut dire que j’étais pas rendu ! Bref, j’ai fini par en avoir marre et par mendier mon retour vers Whitehorse. Un pick-up d’indiens ivres s’est arrêté - à peine si je n’ai pas dû m’asseoir sur les genoux d’une matrone qui avait déjà fort à faire avec la main de son voisin en guise de slip - et la joyeuse bande m’a ramené en ville en beuglant sur les Village People, je vous dis que ça.

Coup de bol : la seule auberge bon marché en ville - le Beez Kneez, donc -, n’affichait pas complet. « C’est encore la morte saison, m’a dit Nancy avant même que je n’aie fini de retirer mes bottines, mais d’ici deux semaines tous les lits seront pris. » Je voyais parfaitement le tableau : des touristes par centaines pour claquer deux cent dollars l’heure avec les chiens de traineau, les croisières à bord du vieux bateau vapeur, les randonneurs équipés high-tech, gourdes en titane et guêtres thermolactyl. Très peu pour moi !

Une rapide anecdote à propos de Nancy, pour en terminer avec son portrait : je buvais un thé dans la cuisine pendant qu’elle finissait d’en nettoyer le sol, ce qui ne la dérangeait aucunement à condition que je lève les pieds le temps pour elle de passer sa serpillière. Arrive un autre gars, affamé, qui commence à se couper quelques légumes dans l’idée de se faire un bon curry. Lorsqu’il tend la main vers son sac de riz, catastrophe, cet ahuri s’en empare par le mauvais bout et résultat, tout le contenu se retrouve sur le carrelage. Hé bien, n’allez pas croire que Nancy lui a fait une scène, non, elle s’est contentée de taper l’épaule du maladroit pour lui dire de ne pas s’en faire, après quoi ils ont ramassé les grains de riz jusqu’au dernier. Voila pour Nancy. Une sacrée bonne personne, si vous voulez mon avis.

Parmi les autres occupants de l’auberge, il y avait donc ce gars au curry, Rick, qui en était même le plus ancien client. Cinq mois, je pense, et qui sait s’il n’y vit pas encore à l’heure où je vous parle ? Il prétendait être polonais de souche, mais le bruit courrait qu’il s’agissait plutôt d’un déserteur de l’armée russe venu se terrer incognito en terres canadiennes. Un gentil gars, quoi qu’il en soit, même si pas très causant. Il y avait Scarlet, une écossaise de passage à Whitehorse pour y voir les aurores boréales. Chaque soir, elle allait se poster au sommet d’une butte qui surplombait la ville et attendait, souvent jusqu’au milieu de la nuit, avant d’immanquablement revenir bredouille. L’auberge comptait aussi un couple, les français Marc et Sylvie, lesquels étaient dans tous leurs états à quelques heures d’une finale de roller derby - en gros, des filles en patins qui tournent sur un anneau en se cognant - et la tournée des bars qui suivrait. Lorsqu’ils m’ont proposé de les accompagner, j’ai décliné car ça ne me disait rien de glander dans une ambiance enfumée à payer des pintes en veux-tu en voila.

Enfin, il y avait Tyrell, qui mesurait plus de deux mètres et devait se baisser pour passer certaines portes. Lui aussi avait traversé le Canada en sautant d’une voiture à une autre, puisant pour tout repas dans un sac de dix kilos de raisins secs qui ne le quittait jamais (ce qui expliquait peut-être ses membres grêles et sa peau mate). Il était plutôt taciturne mais il me plut aussitôt, je ne saurais dire pourquoi.

Whitehorse

Après le repas, j’ai proposé une partie d’échecs à la ronde, et Tyrell, qui lui non plus ne comptait pas sortir de la soirée, s’est proposé comme adversaire. Pendant qu’il nous préparait un thé au gingembre, Tina est sortie rejoindre son poste d’observation habituel, Rick s’est collé devant la télé, et les français sont partis à leur fameux roller derby en nous souhaitant une bonne partie. Je me sentais bien, au chaud, comme à la maison. Sur l’écran, on a entendu la jeune tenniswoman Caroline Wozniacki s’avouer fan inconditionnelle de Mariah Carey. « Quelle importance si elle écoute de la merde, a commenté Rick en réponse à nos soupirs, au moins elle est mignonne ! »

D’entendre parler musique, Tyrell a fait un saut par sa chambre pour y attraper quelques disques. L’instant d’après, Explosions In The Sky jaillissait par les enceintes de la chaine hi-fi du salon, le thé coulait dans nos tasses et les blancs entamaient la partie d’échecs.

Tyrell n’était pas très doué, il faut bien le reconnaitre. Ainsi, je n’ai pas mis longtemps à m’apercevoir qu’il laissait ses pièces maitresses à découvert et en avançait d’autres sans la moindre stratégie. Dès les premiers coups, je lui fauchai même sa reine avec un pion, ce qui ne m’était évidemment jamais arrivé auparavant !

Lorsqu’il en a eu assez de la télévision, Rick est venu siroter un thé en nous regardant jouer, mais il s’est rapidement lassé et a fini par sortir pour rejoindre Tina sur sa colline. Nous en étions alors à la quatrième partie, toutes empochées par votre serviteur. Sur la stéréo s’achevait un album de God Machine, la basse y était pesante, la voix à la limite de la supplique, un parfait cocktail de puissance et de mélancolie.

Au cours de la cinquième partie, Nancy est elle aussi venue nous observer un instant. Elle nous a parlé d’anciens clients, d’histoires sordides liées à la ville, bref de plein de choses qu’il vaut généralement mieux éviter d’infliger à des joueurs d’échecs concentrés. Ce n’était pas trop grave, cependant, tant rien n’aurait pu contrarier mon cycle de victoire face à un joueur tel que Tyrell.

Avant d’entamer la huitième partie, il a lancé un cd de Seefeel et refait du thé. Il a perdu celle-là aussi, naturellement. J’étais un peu désolé pour lui, mais le laisser gagner aurait été encore plus humiliant, non ? La neuvième et la dixième me sont revenues aussi. Chaque fois que je prononçais le « mat » fatidique, je m’attendais à ce qu’il jette l’éponge - il était déjà bien passé minuit, après tout - mais non, il en voulait toujours davantage. Tant mieux, parce que la musique était bonne, ainsi que le gingembre.

Quand Marc et Sylvie sont rentrés de leur tournée des bars - plus tôt que prévu suite à une embrouille dont je ne me souviens pas très bien -, ils n’en sont pas revenus de nous trouver dans la même position qu’en début de soirée, quatre heures plus tôt. Marc a débouché une bouteille de vin qu’il a aimablement partagée avec nous, et eux aussi nous ont regardés jouer pendant quelques instants. Je craignais le pire - des commentaires ou mimiques entendues suite à un coup foireux, par exemple -, mais ni l’un ni l’autre n’a bronché, et je les ai vraiment appréciés pour ça.

Ils se sont lassés avant nous, naturellement, et sont bientôt partis se coucher, ratant ainsi le retour de Rick et Tina quelques minutes plus tard. A en voir leurs sourires gênés, c’était clair qu’ils avaient eu du bon temps sur leur colline, même en l’absence d’aurores ! Mais quoi de plus normal … Les journées semblent tellement courtes en voyage qu’on laisse souvent tomber les grandes manœuvres de séduction pour gagner du temps, en tout cas c’est ainsi que je le ressens.

Douzième partie … Tyrell a encore fait du thé et changé de disque, le premier Low cette fois. J’ai pensé qu’il comptait peut-être s’acharner jusqu’à enfin me battre, mais ça ne m’a pas trop effrayé sur le moment. Treizième, quatorzième, quinzième, inutile de vous en dire plus quant au résultat. Les White Birch fredonnaient leur spleen, puis ce fut Lush, Sophia, de quelle meilleure compagnie pouvait-on rêver ?

On ne se parlait plus guère, à ce stade. Nous avions les yeux lourds et les pièces semblaient s’affronter d’elles-mêmes. Tant et si bien que l’impensable n’a pas été loin de se produire, figurez-vous. C’était la dix-huitième partie - ou la dix-neuvième, vingtième ? - et j’avais accumulé les distractions sur celle-là : d’abord je laisse une tour à la merci du fou adverse, puis il me met en échec avec son cheval de telle manière que je suis obligé de bouger le roi et de me faire prendre ma reine dans la foulée, le coup classique. Alors voila, mon roi est acculé dans un coin, à peine défendu par deux pions et l’autre tour, c’est plutôt mal barré. Tyrell place sa reine dans la diagonale, il commence à croire que d’un instant à l’autre il pourra enfin prononcer la sentence … Sauf que non, je finis par trouver la faille et m’en sors de justesse ! Quelques coups plus tard, l’un de mes pions parvient à se glisser à l’autre bout de l’échiquier, et avec l’aide de la reine ainsi obtenue, je renverse la situation jusqu’à une nouvelle victoire.

C’est à cet instant qu’a réapparu Nancy, cette fois en robe de chambre et pantoufles. Elle en a laissé tomber la mâchoire de nous voir encore attablés, et je me suis aperçu qu’il faisait à nouveau clair dehors. Merde, j’ai pensé, ça valait bien la peine de payer pour un lit !

Dix minutes plus tard, le couple de français nous rejoignait. Après avoir rangé l’échiquier - presque à regret ! -, on a tous pris notre petit-déjeuner puis dévoré les cookies offerts par la maison. Rick et Tina n’ont eux aussi pas tardé à se lever, la journée s’annonçait splendide et ils voulaient en profiter pour savourer une longue marche le long de la Dawson River.

Pour moi aussi, c’était l’heure du départ. Tyrell et moi nous sommes serrés la pince et avons échangé nos emails pour encore pouvoir discuter musique par la suite. J’étais fatigué, bien sûr, mais heureux d’avoir vécu une nuit pareille. Que voulez-vous, il y a des amis qui le deviennent au point de ne jamais vraiment nous quitter par la suite, et Tyrell était de cette trempe. Sur la route, par exemple, je n’avais qu’à fermer les yeux pour danser avec Charlotte ou rire avec Anna, admirer les dessins de Jérémie, la grâce de Corinne. A se demander pourquoi on s’éloigne jamais de ces gens précieux, si ce n’est par crainte qu’ils ne nous quittent en premier ?

C’est de cela dont je devais absolument vous parler, rien de plus, rien de moins.

samedi 6 août 2011

Mes saines lectures d'été #2 : Jiro Tanigushi

Avec un gars du calibre de Jiro Taniguchi, les choses sont claires : difficile de trouver à redire aux œuvres qu'il nous présente année après année ! M'avouant aussi néophyte en bd japonaise qu'américaine (voire billet précédent), c'est donc avec grand plaisir que j'ai découvert le rayon mangas de ma bibliothèque locale. Et les bouquins de l'ami Jiro, évidemment, y prennent pas mal de place.


Le Sommet des Dieux et Un Zoo en Hiver, deux merveilles !


Ce que j'apprécie principalement dans les histoires qu'il nous présente, c'est qu'il reste toujours au niveau des personnages, au plus près de leurs émotions. Pas de fantastique (ou alors par touche très légère, comme dans le célèbre Quartier Lointain) ni de science-fiction à la Akira, encore moins de violence genre Battle Royale. Ici, tout se joue dans les métaphores, les regards, les silences. C'est souvent beau, poétique, bien observé, émouvant. Et par-dessus tout, un dessin que je trouve souvent sublime (ce qui n'est plus mal, vu qu'on est quand même dans une bande dessinée, à la base).

Au fond, celui de ses bouquins à m'avoir le plus impressionné jusqu'ici est peut-être Le Sommet Des Dieux, soit 1500 pages d'aventures en montagne. 1500 pages de bd ! Pour moi qui m'arrache les cheveux avec un petit découpage de 65 pages, c'est presque un pied de nez ... Passionnant de bout en bout, émouvant, solide, effrayant, ce bouquin mérite bien des louanges, dont la moindre n'est pas de tenir en haleine ceux que l'alpinisme n'intéresse pas, un peu comme le Grand Bleu l'avait fait en son temps avec la plongée en apnée ...

jeudi 4 août 2011

Envouté résume bien la situation ....

Du bout des doigts, je manipule pour la dernière fois un texte qui m'aura dépassé, obsédé, fait douter de ma santé mentale, et bien plus encore. Entre les lignes, on peut y lire des trucs plutôt déstabilisants, qui valent bien des thérapies ...

Revenons deux semaines en arrière : C'est en me rendant à la campagne pour le mariage d'une amie que m'est venue l'idée de ce texte. Les voyages en train sont propices à ce genre de chose, pareil pour les balades de dix kilomètres le long d'une petite route de campagne, puisque j'ai, par soucis d'économie, jugé bon d'éviter la dépense inconsidérée que représente l'achat d'un ticket de bus ...

Ainsi donc est né le pitch suivant : Sarah est sur le point de se marier. Elle décide d'inviter Chloé, son amie de toujours, qu'elle n'a plus vue depuis des lustres. Chloé qui, pour une raison connue d'elle seule, a préféré fuir la vie "normale" pour à la place sillonner les routes d'Europe à vélo, camper à la sauvage etc. Les filles se retrouvent, et, par une série de sublimes métaphores à la Darell, expriment à quel point elles ont manqué l'une à l'autre.

Enfin une nouvelle fraîche et gentille, me dis-je ! Rien de glauque, sanglant ou vicieux à la ronde, je peux y aller tête baissée, même que je me rendrai dans le joli parc fleuri près de chez moi, carnet de notes à la main, pour, étendu dans l'herbe fraichement coupée, me pencher sur le cas de ces demoiselles en suivant le vol des coccinelles ! Champêtre j'ai voulu cette histoire, champêtre elle sera !

Tu parles ...


Vous prenez Visa ?

"Le Secret de Sarah", puisque c'est son titre, m'a pris par surprise à tout point de vue : "prévue" pour devoir se clôturer au bout de 4 ou 5 pages seulement, le monstre a préféré s'étendre en 12 pages noires et féroces là où mon but premier était de simplement dépeindre les retrouvailles entre deux amies d'enfance, dans un style poétique et léger à la Jiro Tanigushi (l'un de mes auteurs du moment).

Expérience aussi jouissive qu'effrayante, au final, et je ne suis pas pressé qu'elle se reproduise.

Heureusement, il est à présent temps de se consacrer à autre chose, comme les VRAIES demoiselles, les frites de Bruxelles, la bronzette, les pique-nique entre amis.

Et quand d'ici peu je reprendrai le clavier pour les courts récits que j'ai en tête depuis quelque temps, j'espère que ceux-ci ne dévieront pas en cours de route vers des chefs du personnel éventrés, orgies entre secrétaires, ou que sais-je encore !

ps: Le texte dont je parle ici sera bientôt repris dans un recueil pdf que je placerai dans ces pages, pour ceux que ça intéresse. Notez que je ne me fais pas d'illusions : après tout, je ne lis moi-même jamais sur écran les merdes des autres.